• [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie
    Martial avait été réveillé bien avant l'aube par les aboiements intempestifs de Gambetta. Il s'était empressé de se lever pour le faire taire avant que sa jeune épouse ne soit à son tour réveillée.

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    Renonçant à se recoucher, il avait prestement enfilé ses vêtements et en avait profité pour s'occuper de son jardin tandis que les premiers rayons de ce soleil printanier baignaient le ciel matinal d'une lueur crue.

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    «Veille bien sur ta maîtresse en mon absence!», avait-il ensuite enjoint Gambetta avant de partir sur sa parcelle de châtaigniers pour y couper du bois.

    Quelque soit la saison, Martial était toujours occupé à travailler, même durant les périodes les moins chargées. Il y avait toujours quelque chose à faire dans une ferme. L'hiver était réservé à la réparation des outils. Quand le printemps revenait et si le temps le permettait, il travaillait dans les prés à curer les rases d'irrigation, élaguer les haies, détruire les taupinières. Bientôt arriverait la tonte des moutons. Et puis l'éreintante période des moissons. Et alors, l'hiver serait bientôt aux portes et tout recommencerait.

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    Gambetta s'était assis au pied du lit où dormait sa maîtresse, attendant sagement un réveil qui ne venait pas, avant d'affaler sa grosse tête entre ses pattes.

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    Quelques heures plus tard, Gribouille, après avoir chassé de la cuisine cette coquine de Coquette qui s'obstinait à se faufiler dans la maison, s'était mise à la pourchasser à travers le jardin pour lui passer l'envie de recommencer, avant de perdre sa trace. Où pouvait bien se cacher cette trublionne à plumes aussi rebelle qu'indésirable ? La maison était le territoire réservé à elle et Gambetta, les favoris du maître. Dommage qu'elle ne puisse pas en déloger de la même manière l'humaine qui avait pris sa place dans le lit du maître, la reléguant au pied de l'âtre...

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    Le soleil était déjà haut dans le ciel quand Léonie émergea d'un lourd sommeil sans rêve. La maison était silencieuse, à part la rumeur des bêtes dans l'étable qui avait bercé toute sa nuit. L'odeur de purin avait disparu et Léonie, surprise, se rendit compte que son mari avait nettoyé l'étable sans que ce bruit la réveillât. Devait-elle être recrue de fatigue, de chagrin et d'émotions pour s'être endormie si profondément et sans crier gare ? Elle chassa autant qu'elle le put les images de sa nuit de noces. Cela avait été aussi désagréable et dégoûtant que ce que sa mère lui avait dit.

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    Elle engloutit le petit-déjeuner que Martial lui avait laissé au chaud, enfila un corsage propre et chercha à s'occuper les mains pour mieux endormir son esprit. Mais Martial avait déjà effectué la plupart des tâches dévolues normalement à sa femme : le jardin, la basse-cour, les ruches. Aucun linge à laver mais une pile propre et soigneusement rangée dans le coffre. Lambert lavait-il donc lui-même son linge ? Frustrée d'avancer en terrain inconnu, Léonie remit ces questions à plus tard.

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    Elle eut vite fini la vaisselle du matin mais le désœuvrement ramena ses pensées moroses. Elle avait, un moment, follement espéré que son mari ne soit impuissant, ce qui aurait constitué un motif suffisant pour demander l'annulation du mariage. Mais Lambert avait bel et bien fait d'elle sa femme la nuit dernière, même si l'acte en lui-même n'avait duré, Dieu merci, que le temps de réciter un Ave Maria et un Pater Noster !

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    Le pire, c'est qu'elle n'arrivait pas à le haïr. Il s'était montré si doux, si tendre, si attentionné. Quand elle avait entendu la porte s'ouvrir et les pas de Lambert se rapprocher, elle avait été momentanément envahie par un sentiment de panique. Elle avait ensuite senti le matelas s'enfoncer sous le poids de son corps et le temps s'était un instant suspendu, comme s'il prenait le temps de la contempler. Mais elle serrait toujours très fort les paupières pour ne pas avoir à le regarder. Elle avait sursauté quand sa grande main calleuse, celle qui maniait la houe et la faux, lui avait caressé tendrement la joue, avant que ses lèvres ne l'embrassent à cet endroit puis ne descendent lentement vers son cou. Léonie n'avait pas osé bouger, s'efforçant d'obéir aux recommandations de sa mère. Mais elle s'était senti troublée par la proximité de ce grand corps d'homme qui sentait bon le savon et dont elle avait effleuré par mégarde le ventre musculeux, avant de brusquement rejeter sa main au loin, honteuse que son mari se méprît sur son geste involontaire. Faisant appel à toute sa volonté, elle s'était évertuée à rester de marbre sous ses caresses mais quand elle avait senti une main tenter de remonter le long de sa jambe, elle n'avait pu s'empêcher de réagir.

    «Oh mais non, mais non, mais non ! S'était-elle écriée, choquée. Que faites-vous donc?»

    Martial s'était redressé, embarrassé.

    «Je... Vou-vou-vou voulez-vous que je-je-je vous laisse dormir?»

    Léonie aurait dû saisir la chance qu'il lui donnait de repousser le moment fatidique, mais puisque de toute manière il lui faudrait finir toujours par là, pourquoi plus tard ? C'était la deuxième fois qu'elle le regardait vraiment depuis leur mariage, et pour la deuxième fois, elle avait été touchée par la beauté de ses traits et la gentillesse de son regard. Il alliait une mâchoire virile à des yeux bleu-vert à l'expression insupportablement vulnérable, et elle n'avait pu résister à l'émotion qui l'avait un instant étreinte. Elle avait incliné la tête dans un geste de consentement. Et ensuite, longtemps après qu'il se fut endormi, elle cherchait toujours le sommeil. Toute cette situation nouvelle et si intime - le poids de son bras sur sa taille, la chaleur de son corps si proche - l'avait maintenu éveillée jusqu'à l'aube...

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    Quand Léonie passa à l'arrière de la maison, Gambetta se jeta sur elle pour lui faire la fête, la tirant de ses pensées confuses. Après lui avoir grattouillé les oreilles, elle décida de se changer les idées en partant avec lui pour une longue promenade à travers la campagne. Elle trouvait toujours du réconfort dans le spectacle de la nature, et cette fois ne fit pas défaut aux autres. Car, même si elle redoutait de se retrouver face à M. Lambert, elle se dit qu'elle arriverait à s' accommoder de ses futures nuits avec son époux si cela durait aussi peu longtemps que la première fois...

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    N'avoir pour patron que le vent, la pluie et les saisons convenait parfaitement à Martial Lambert, même si, les mauvaises années, ses efforts pouvaient être réduits à néant. Mais au moins, il n'y avait plus de contremaître pour l'obliger à accomplir des tâches dangereuses, comme ramper sous un métier en marche ou grimper dessus pour replacer sur l'axe la courroie de transmission, ignorant sciemment son statut d'enfant. Il n'avait plus à subir toute cette insouciance criminelle, due à l'appât du gain et cause d'accidents affreux, comme celui qui avait coûté la vie au fiancé de sa sœur et un bras à son père.

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    Il arrêta brusquement la cognée, surpris de repenser à cette tragédie qui amènerait immanquablement les souvenirs douloureux de tous les autres malheurs qui en avaient découlé. Or, il refusait de se laisser rattraper par les fantômes du passé. Il venait d'épouser la femme dont il était profondément épris. Il l'avait quittée à la pointe de l'aube mais à cet instant, il n'avait qu'une hâte : se retrouver dans l'angle de son regard, à portée de sa voix, attendant d'être entendu jusque dans ses silences. Il se sentait tellement frustré de ne pouvoir lui parler sans bégayer, de ne pouvoir lui dire tout ce qu'elle lui inspirait de doux et de délicat, tous ces espoirs d'un foyer heureux et chaleureux rempli par les rires de leurs enfants.

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    Il se laissa glisser le long de l'arbre, s'adossa au tronc. Penser à elle avait fait accélérer les battements de son cœur et affluer les merveilleuses images de sa journée de mariage. Sa danse avec Léonie, si éclatante de beauté dans sa robe de mariée, le front ceint d'une couronne de fleurs dont le parfum enivrant flottait encore à ses narines. Le baiser qu'il lui avait donné après l'échange des anneaux et cette furtive mais délicieuse étreinte qui étaient pour lui le début d'un langage. Et puis... et puis... dans les ténèbres de la chambre, la trouée blanche de sa chemise de nuit qui l'avait guidé jusqu'au lit.

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    Quel instant d'angoisse mêlé de bonheur, où il s'était senti à la fois ridicule et désorienté face à la forme immobile de sa femme allongée, tel un gisant de pierre, sur les draps ! Il avait tenté de se rappeler les conseils de sa sœur, le matin même, seul membre vivant de sa famille ayant quelque expérience au déduit : montre-toi bon, montre-toi doux, montre-toi tendre, Martial ! Il avait ressenti tout le poids de la responsabilité lui étant échu de faire accepter à sa jeune épouse la plus dure des réalités sans briser ses rêves de jeune fille. Un genou enfoncé dans le matelas, il s'était alors immobilisé pour la contempler amoureusement. Que pensait-elle à ce moment ? Avait-elle aussi peur que lui ? Car lui tremblait d'effroi, autant que de désir... Il fut tenté de rebrousser chemin et de se rhabiller mais la tentation de cueillir un dernier baiser sur ses lèvres fut la plus forte. Et ensuite, quand il avait tenu entre ses bras ce corps souple et doux, il n'avait plus eu qu'une seule envie : se fondre en elle pour ne plus former qu'un seul être.

    Mais maintenant qu'était passée l'ivresse des premières heures, des détails revenaient peu à peu à la surface gâter le merveilleux souvenir de sa nuit de noce. Sans qu'il sache pourquoi, sa conscience le tourmentait et il ne pouvait se défaire de l'impression de s'être mal conduit. Martial se demandait s'il avait bien interprété l'attitude de son épouse. Était-elle vraiment consentante ?

    «Bien sûr que non, idiot ! se morigéna-t-il en pensée. Elle faisait son devoir mais n'avait certainement pas envie de toi... Quelle femme en aurait envie ?»

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    Il n'avait plus tellement hâte de rentrer chez lui maintenant, tant il se sentait l'âme d'un misérable. Et pourtant, il ne pouvait pas se conduire comme un lâche et faire comme s'il n'avait aucune responsabilité dans ce qui s'était passé... Malgré sa décision, il retarda encore le moment de regagner sa ferme. Mais aucune de ses occupations préférées ne réussit à apaiser son tourment moral. 

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    Il hésita encore en arrivant devant chez lui, se résigna finalement à entrer, angoissé à l'idée qu'elle ne le regarde plus qu'avec horreur ou pire, qu'elle ne demande à repartir vivre chez ses parents. 

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    Léonie sursauta quand elle entendit la porte s'ouvrir. Elle était en train de préparer le souper, se demandant combien de temps elle devrait le tenir au chaud puisqu'elle ne savait pas quand son mari serait de retour. Elle se retourna vivement, s'adressa à lui tout en baissant les yeux, gênée :

    «J'ai cuisiné une soupe de poissons. Voulez-vous vous mettre à table maintenant?»

    L'effleurant à peine du regard, Martial lui montra ses mains pour lui signifier qu'il allait les laver avant de se diriger vers la pompe. Léonie s'empressa de dresser la table. C'était la première fois qu'ils allaient vraiment se retrouver face à face et elle se sentait affreusement nerveuse. Elle aurait certainement été très étonnée d'apprendre que son mari l'était autant, voire davantage qu'elle.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (2/5)

    Peu après, Martial coupa le pain après l'avoir marqué au dos d'une croix tandis que Léonie s'affairait autour de lui, versait la soupe dans son assiette, le vin dans son verre.

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    Elle s'apprêtait à retourner vers le comptoir quand Martial la saisit par le poignet :

    «A-a-a asseyez-vous, je vous prie, lui commanda-t-il doucement.
    -Mais... c'est mon devoir de servir mon mari et de rester debout autant qu'il le faudra.
    - Cette cou-cou-coutume n'a pa-pa-pa pas lieu chez moi ! A-a-a asseyez-vous...» 

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    Léonie obtempéra. Le silence s'installa, seulement troublé par le bruit des cuillères raclant les assiettes. Elle l'observa à la dérobée. Il semblait soucieux. Un pli creusait son front, tandis que ses beaux yeux bleu-vert exprimaient une tristesse indicible. Que s'était-il donc passé pour que son humeur changeât à ce point ? Il semblait si heureux la veille... L'avait-elle déçu la nuit dernière ? Elle était pourtant sûre d'avoir accompli ses devoirs de manière satisfaisante en restant parfaitement immobile et détachée. 

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    Léonie fut décontenancée quand Martial, après avoir plié son couteau signifiant par ce geste la fin du repas, partit brusquement vers l'étable. Elle avait l'impression qu'il cherchait n'importe quel prétexte pour fuir sa présence. Elle aurait tant aimé qu'ils aient une véritable conversation leur permettant de mieux se connaître, mais il était resté désespérément silencieux durant le repas.

    Ne voulant pas céder au découragement, Léonie avait fini de ranger la cuisine, et comme l'échappée de M. Lambert dans l'étable s'éternisait, elle se prépara pour la nuit avant de s'asseoir sur le lit et d'attendre nerveusement le bon vouloir de son mari. 

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    De son côté, Martial trouvait un exutoire pour déverser sa frustration en nettoyant l'étable pour la deuxième fois de la journée. Il avait peur de ne pouvoir s'exprimer intelligiblement au moment de sa repentance, et il regrettait à cet instant de n'avoir pas apporté plus de soins à l'apprentissage de l'écriture qui lui aurait permis de coucher au moins ses mots sur le papier. Ses pensées coulaient pourtant si clairement dans sa tête. Pourquoi étaient-elles incapable de suivre le même chemin hors de sa bouche ? Il se rappelait avec douleur qu'il n'était pas bègue, enfant. Avant ce drame qui avait marqué sa vie à jamais.

    Il répéta inlassablement son discours en silence, jusqu'à en connaître la moindre virgule, la moindre respiration. Puis, il reposa la fourche à fumier contre le mur de l'étable. Il était maintenant temps pour lui de se confronter à sa femme. 

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    Léonie l'attendait, les mains crispées sur le rebord du lit. Elle ne tourna pas la tête quand il s'assit doucement à côté d'elle, à une distance respectable, pour ne pas la mettre plus mal à l'aise qu'elle ne semblait déjà. Enfin, il se décida à parler :

    «Je-je-je je suis désolé pour hier ! J'au-jau-jau j'aurais dû attendre que-que que vous soyez vraiment prête ! Je ne vou-vou-vou-vous importunerai plus, à-à-à à moins que vous ne me-me me fassiez signe ! J'espère que vous me pardonnerez da-da da-da d'avoir tout fait à l'envers...»

    Léonie regarda son mari, infiniment surprise par ces paroles et n'osant trop y croire. Pourtant, les mots vibraient dans l'air, remplis de sincérité et de contrition. 

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    "[DC]

    La jeune femme était secrètement reconnaissante à son mari de se montrer patient. Elle n'était pas prête à le reconnaître mais elle se sentait profondément touchée par la délicatesse dont il faisait preuve à son égard et dont elle l'aurait cru totalement dépourvu. Et comme elle ne savait trop comment lui exprimer sa gratitude, elle glissa sa petite main blanche dans la grande main calleuse.

    «Rassurez-vous, M. Lambert, car vous ne m'avez pas blessée la nuit dernière.»

    Martial se sentit submergé par l'émotion intense que cette simple phrase provoquait. Il tenta de réprimer les battements désordonnés de son cœur puis, sans lâcher ses doigts entrelacés aux siens, il lui sourit timidement. 

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    «Do-do-dormez maintenant, jai-jai-jai-j'ai encore à faire...»

    Et il l'embrassa doucement sur le front. 

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    Il fit semblant de s'occuper le temps qu'elle s'endorme. Puis, il s'enveloppa dans une couverture, prit place sur une des inconfortables chaises de la cuisine.

    Alors la longue nuit commença, celle où il veilla amoureusement sa femme endormie, renouvelant en pensées la promesse solennelle qui avait scellé leur premier baiser.

     

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  • [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (3/5)

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    Léonie émergea du sommeil au mitan du jour. Deux semaines s'étaient écoulées depuis les paroles réconfortantes que Martial Lambert avait prononcées le lendemain de leur nuit de noce et, malgré la délicatesse dont il l'entourait, Léonie était continuellement habitée par le chagrin. Elle ne se plaisait pas du tout dans la ferme de son mari et ne pouvait s'empêcher de pleurer en cachette chaque matin à son réveil. En dépit de tous ses efforts, elle n'arrivait pas à se raisonner ni à s'habituer à la rusticité de sa nouvelle vie. Elle se sentait d'autant plus malheureuse que Martial Lambert ne ménageait pas sa peine pour lui faciliter la vie à la ferme. Peut-être trop d'ailleurs. Car son mari, avec sa discrétion habituelle, n'avait cessé depuis le début de leur vie conjugale d'accomplir les diverses tâches dévolues à sa femme. Sa prévenance et sa gentillesse, au lieu de la soulager de sa peine, contribuaient à sa mélancolie en la laissant presque continuellement désœuvrée. Léonie, la plupart du temps oisive, se sentait oppressée dans la sombre et grande pièce à vivre. Elle n'y restait que le temps nécessaire à accomplir les rares corvées que Martial avait oubliées, et, par anticipation, redoutait le moment où la mauvaise saison reviendrait, l'obligeant à rester enfermée.

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    Elle s'en voulait d'éprouver un tel sentiment d'abattement, qui la faisait se sentir ingrate envers son mari, mais surtout, elle redoutait que cette tristesse ne s'installe durablement et qu'elle ne réussisse jamais à la surmonter. Plus les jours passaient et plus elle avait du mal à se lever, négligeant sa toilette et sa coiffure. Oppressée, elle s'habilla en vitesse avant de se précipiter dehors et prendre une grande goulée d'air frais. Ses pas la portèrent, sans même qu'elle l'ait prémédité, sur le chemin qui menait à la ferme de ses parents. Elle avait jusqu'ici toujours mésestimé l'opinion de sa mère mais elle se rendait compte qu’Étiennette avait été la seule à bien jauger Martial Lambert. Et aujourd'hui plus que jamais, elle avait besoin du réconfort de sa mère et de ses conseils plein de discernement. 

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    Dès que Léonie vit sa mère, elle l'étreignit avec force, plongeant son nez dans le cou maternel pour y retrouver l'odeur réconfortante de son enfance. Après cette longue embrassade, Étiennette l'éloigna doucement d'elle pour la dévisager avec attention.

    «J'espère que ce n'est pas Martial Lambert qui t'a fait pleurer, gronda-t-elle en avisant les yeux rougis de larmes de sa cadette.

    - Oh non, Maman, non, je t'assure ! Tu avais raison à son propos : mon mari est quelqu'un de bien, et je me sens honteuse d'avoir médit de lui en le traitant de rustre et de benêt. Il me traite le mieux du monde, mieux que je ne le mérite en vérité... car j'ai honte de vivre dans sa ferme. Si tu la voyais, Maman ! Les animaux vivent quasiment avec nous, il n'y a qu'une seule pièce à vivre, et nous marchons à même la terre battue ! J'ai peur de ne jamais m'y habituer!»

    Accaparée par ses nombreux devoirs, Étiennette avait négligé de rendre visite à sa cadette depuis son mariage mais elle n'aurait jamais soupçonné chez elle un tel degré de désespérance. Elle regarda sa fille avec gravité :

    «Tu sais, Casimir Mahut, son oncle, y a vécu de très longues années en célibataire endurci, sans jamais songer à aménager la maison, tout brisé qu'il était par la mort brutale de sa femme et de son nourrisson, les pauvres âmes ! Et Martial y vit seul depuis le décès de son oncle. Il travaille de l'aube au crépuscule, le plus souvent dehors, il ne doit sûrement pas avoir les mêmes exigences que toi. Tu es désormais la maîtresse de maison, tu as toute latitude pour l'arranger comme il te convient. Je suis sûre que quelques touches féminines te la rendront déjà plus vivable.

    - Cela est bel et bon mais avec quel argent, dis-moi ?

    - Pardi, celui de ta dot !

    - Je ne pense pas qu'il acceptera... Il manque déjà tellement de tout pour le bon fonc­tionnement de la ferme !

    - Ton père n'aurait jamais accepté, j'en conviens, mais Martial n'est pas ton père ! Tu as la chance d'avoir un mari amoureux de sa femme et désireux de s'en faire aimer ! Il sera au contraire ravi d'avoir l'occasion de te faire plaisir...

    - Je ne sais pas, j'ai l'impression que ce ne serait pas bien», objecta Léonie en songeant que, pour l'instant, Martial était le seul à faire des sacrifices dans leur couple.

    Elle ne voulait pas lui donner l'impression de profiter de ses bonnes dispositions ni de sa conduite si généreuse à son égard, sans rien lui donner en retour, et elle ne se sentait pas encore prête à lui donner la seule chose qu'il attendait d'elle.

    «Comme tu voudras, ma chérie. Si tu n'es pas attendue chez toi, cela te dirait de partager le repas de midi avec nous ? Ton père est absent pour la journée...» 

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    Léonie s'empressa d'accepter. Elle retrouva avec joie l'intérieur si chaleureux et si douillet de la maison familiale. Suzanne, sa sœur aînée, n'eut pas la patience d'attendre qu'ils soient passés à table pour lui annoncer la nouvelle :

    «Tu ne devineras jamais, Léonie ! Gontran Minck a demandé ma main avant-hier à père ! Tout le monde disait que ton mariage avec Martial Lambert était une telle mésalliance que plus personne n'oserait demander les autres filles Lesaunier en mariage sans avoir le sentiment de déchoir à son tour mais à peine deux semaines après tes noces désastreuses, le meilleur parti du pays vient de faire mentir l'opinion !

    - Je suis très heureuse pour toi», se força à dire Léonie, un peu envieuse malgré elle à l'annonce de ce prestigieux mariage. Elle se sentait surtout blessée par la manière dont sa sœur avait présenté leur situation mutuelle.

    Gontran Minck, meunier de son état, était un riche artisan auquel son métier donnait un éclat et un pouvoir considérables dans la hiérarchie du village. Leur père devait jubiler. Léonie devina que Lesaunier avait tout savamment orchestré, faisant délibérément célébrer son mariage en premier pour que celui de sa sœur constitue le point d'orgue qui ferait oublier la dissonance du sien. Sa joie de se retrouver parmi les siens en fut légèrement ternie, et ce, malgré les tentatives de son frère, de qui elle avait toujours été proche, de la divertir. Et pour enfoncer le clou, Suzanne lui proposa de l'accompagner chez son promis où la chatte de la maison venait d'avoir une portée. Devant le bonheur et l'enthousiasme de sa sœur, Léonie ne trouva pas la force de refuser. Elle était également curieuse de découvrir l'environnement où évoluerait la future madame Minck.

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    Elles se mirent en route aussitôt après le repas. Le moulin était situé au gué des Roulettes, à quelques lieues de la ferme des Lesaunier. Malgré le bavardage de sa sœur, qui ne tarissait pas d'éloges sur son futur époux - et sa position sociale -, Léonie goûtait cette promenade improvisée. On était à la toute fin du mois d'avril et une bonne odeur de terre et de jeunes feuilles traînait dans l'air presque tiède. Les deux jeunes femmes avaient pris par des chemins de traverse et arrivèrent bien vite en haut de la Joncière, dont les eaux cascadaient en contrebas parmi les prairies, au milieu des bouquets de saules et de peupliers. Elles ôtèrent leurs sabots qu'elles tinrent d'une main et relevèrent leurs jupes de l'autre avant de traverser le gué d'un pas sûr. Le moulin se trouvait de l'autre côté de la rivière. Il déployait avec grâce ses ailes brunes qui tournoyaient en plein vol avec un bruit de voiles, faisant tourner les roues et grincer la meule dont les deux sœurs entendaient la plainte depuis la berge.

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    Ce fut Gontran qui vint les accueillir, tout couvert de farine.

    «Je ne pensais pas vous revoir si vite, Suzanne !

    - J'espère que je ne vous dérange pas ? Mais comme vous m'aviez parler des petits chats l'autre jour, je n'ai pas pu résister à l'envie de venir les voir... minauda-t-elle.
    - Oh non, c'est toujours un plaisir de vous voir ! Surtout que j'ai une surprise à vous montrer ! Venez, elle se trouve à l'étage !
    - Léonie doit nous accompagner, vous comprenez, je ne peux pas rester toute seule avec vous sans un chaperon», s'écria-t-elle en saisissant le bras de sa sœur qu'elle entraîna dans son sillage.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (3/5)

    La surprise en question était un chevalet dressé sur le balcon couvert et tourné vers l'extérieur. La vue sur le paysage vallonné était grandiose.

    Suzanne joignit les mains, absolument ravie par la prévenance de son promis qui montrait par ce geste qu'il portait non seulement attention aux paroles de sa future épouse mais aussi à ses centres d'intérêt.

    «En attendant notre mariage, vous pourrez venir peindre ici aussi souvent que vous le voudrez !
    - Vous êtes merveilleux, Gontran, et je ne sais comment vous remercier !»

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    Gontran posa sur elle un regard de mendiant. Après avoir hésité un instant, Suzanne concéda :

    «Est-ce qu'un baiser vous agréerait ? Je suis sûre que Léonie acceptera de regarder ailleurs un tout petit instant...»

    Ainsi fut fait.

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    Les deux jeunes femmes, après avoir joué avec les chatons, s'en retournèrent peu après, et Léonie quitta sa sœur à la croisée des chemins. Léonie, malgré la splendide demeure de Gontran Minck, se rendit compte qu'elle n'enviait guère la destinée de sa sœur. Quelque chose lui avait déplu chez son futur beau-frère, qui n'avait rien à voir avec son physique disgracieux. Il avait certes eu un geste attentionné à l'égard de Suzanne, mais guère désintéressé puisqu'il lui avait fallu immédiatement une contrepartie. Sa sœur n'en avait pas pris conscience, ni de la lueur de dépit qui s'était allumé dans son regard quand elle avait imposé sa présence à l'étage. Léonie ne put s'empêcher de comparer son mari et son futur beau-frère, et parvint à la conclusion suivante : jamais Gontran n'aurait eu avec elle la conduite chevaleresque de Martial. Revigorée par cette révélation, la jeune femme n'avait plus qu'une hâte : retrouver son mari et lui faire part de ses attentes. Mais Martial n'était toujours pas rentré . Pour tromper son impatience, elle emmena Gambetta pour une longue promenade après avoir mis un ragoût à mijoter. Il était temps qu'elle se reprenne en main et accepte son mariage avec Martial Lambert, même dans cet environnement aussi décevant.

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    Le froid était si brusquement tombé entre chien et loup que des flocons de neige se mirent à papillonner très espacés, très lents, mais mettant un terme à la promenade.

    A l'approche de la ferme, Léonie entendit un air de musique s'en échapper et  elle comprit que c'était Martial qui jouait du violon. Il n'en avait encore jamais joué jusqu'à ce jour et sa femme, découvrait, surprise, qu'il avait un certain talent. Elle resta un instant dehors à l'écouter, puis, au moment où elle entrait, Martial laissa retomber le long de son corps la main qui tenait l'archet , adressa un sourire timide à sa femme. 

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (3/5)

     « Continuez, je vous prie », l'enjoignit-elle en se rapprochant de la cheminée pour se réchauffer.

    Martial obéit gracieusement à sa femme. Léonie se fit la réflexion que, s'il avait des problèmes pour s'exprimer, il n'en avait aucun pour faire passer ses émotions à travers la musique. Elle se laissa emporter par les notes, d'autant que Martial semblait vouloir lui parler à travers elles. En tout cas, celles-ci avaient eu le pouvoir, l'espace d'un instant, d'effacer la laideur et la pauvreté de la pièce. A ces pensées, elle faillit retomber dans son chagrin, mais elle finit par se ressaisir et appela son mari.

    « Approchez, M. Lambert, j'ai quelque chose à vous demander... »

    Le silence qui suivit n'aida pas Martial à se sentir serein. Il avait remarqué l'espèce de mélancolie qui étreignait sa femme sans savoir comment alléger sa peine. Il faisait pourtant tout ce qu'il pouvait pour lui simplifier la vie à la ferme mais sans aucun résultat jusqu'à maintenant. C'est pourquoi il avait pris la décision de rentrer plus tôt ce jour-là, déterminé à comprendre ce qui rendait sa femme si triste. L'idée qu'elle le pensât incapable de tenir sa promesse à son égard lui était intolérable !

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (3/5)

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    « Voilà, M. Lambert, se lança finalement Léonie qui ne savait comment aborder le problème, j'aimerais que vous cessiez d'accomplir ma besogne. Je sais que cela part d'une bonne intention mais cela ne m'aide pas du tout et je me sens toujours autant étrangère dans votre maison que le jour où j'y suis entrée. »

    Silencieux et attentif, le jeune homme baissa la tête en signe d'assentiment.

    « J'aimerais... j'aimerais aussi arranger l'intérieur plus à ma convenance... acheter du tissu pour confectionner des rideaux par exemple... Oh, je sais que vous voudriez utiliser l'argent de ma dot pour des choses moins futiles et plus utiles à la ferme mais je vous promets d'utiliser avec parcimonie cet argent... »

    Pour toute réponse, Martial se dirigea vers l'âtre dont il descella une des pierres.

    « C-c-c-c'est là où se trouvent mes éco-co-conomies et v-v-v-votre dot ! V-v-v-vous n'avez pas b-b-b-besoin de me demander l'autorisation p-p-p-pour utiliser notre argent... V-v-v-vous pouvez aussi vendre les œufs et les p-p-p-poulets à votre seul p-p-p-profit ! 

    - Merci beaucoup pour votre générosité, M. Lambert ! » S'écria-t-elle avec une gratitude infinie.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (3/5)

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    Dans sa joie, elle lui avait saisi les mains et, spontanément, il déposa un baiser chaste sur sa joue. Un moment décontenancée, la jeune femme, de crainte que son mari ne se méprenne sur son silence, se lança dans un long bavardage enthousiaste où elle énumérait tous les projets d'amélioration qu'elle avait pour la ferme. Mais Martial se contentait de l'écouter, heureux de la sentir heureuse pour la première fois depuis leur mariage.

    Ce soir-là, ils se couchèrent en même temps et Léonie lui parla encore un peu. Martial la contemplait en silence, se perdant dans les claires prunelles que le feu de la cheminée faisait briller telles d'ensorcelantes escarboucles...

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