• [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

     Léonie sentait la poigne ferme de son père contre son bras, comme pour l'empêcher de mettre à exécution les menaces qu'elle avait proférées quelques semaines auparavant à l'annonce de son mariage : fuir pour prendre le voile au couvent de la Miséricorde sur l'île de Windenburg. Suite à sa rébellion, elle avait été séquestrée dans sa chambre jusqu'au jour du mariage, et maintenant, la jeune fille ne voyait plus aucune échappatoire possible. Malgré la voix menaçante de son père qui la sommait de plaquer un sourire de circonstance sur son visage, Léonie avançait vers l'arche de mariage avec l'expression résignée de la victime innocente que l'on mène à l'échafaud. Elle se souvenait avec désespoir de ce jour haï entre tous où son destin avait basculé.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

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    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    Quand son père l'avait fait appeler au salon en ce premier jour de printemps, elle ne se doutait guère que c'était pour entendre la condamnation à mort de tous ses espoirs de jeune fille. Elle se rappelait fort bien les mots qu'il avait prononcés :

    «Léonie, Martial Lambert vient de me demander ta main et j'ai accepté. Tu te maries dans un mois...
    - Martial Lambert ? Me marier avec lui ? Dans un mois ? Mais...
    - Ah non, pas de mais ! Une fille n'a pas à s'opposer la volonté de son père !»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

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    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    Se préparant à une lutte de longue haleine, Léonie s'était laisser choir aux côtés de l'auteur de ses jours.

    «Sérieusement, père, vous ne pouvez pas me marier avec lui, pas avec l'idiot du village... Non seulement il n'est pas de mon rang mais il est indigne de moi !
    - Indigne ? Et sur quels critères bases-tu ton jugement ?
    - Tout le monde se moque de lui au village, comme si vous ne le saviez pas ! Vous n'êtes d'ailleurs pas le dernier à le couvrir de quolibets... Mais pour vous résumer mes répugnances, il ne sait pas écrire, il ne sait pas s'exprimer sans bégayer, il est rustre et sans éducation. Je ne veux pas qu'il soit le père de mes enfants !
    - Fille ingrate et déloyale ! Tu voudrais donc me faire revenir sur ma parole ? Tu voudrais donc dépouiller ton père des terres riches et grasses que ton promis a consenti à me donner juste pour le privilège de t'avoir pour épouse, toi, la moins belle de mes filles ?
    - Ainsi, vous m'avez vendue à ce traîne-savate, à ce crève-la-faim, à ce misérable, pour une poignée d'acres ?
    - Cinq acres ne sont pas une poignée, fille ignorante ! Lambert m'offre sur un plateau le terrain que je convoite depuis des années et que son imbécile d'oncle a toujours refusé de me vendre de son vivant malgré mes offres plus que généreuses ! Et voici que son neveu, mû par ce sentiment idiot que les poètes nomment amour, me cède ses plus belles terres...
    - Amour ? Mais je ne lui ai jamais parlé, je ne l'ai jamais encouragé de quelque manière que ce soit !
    - Il suffit ! Tu devrais te sentir flattée qu'il t'ait distinguée parmi tes sœurs qui sont beaucoup plus belles que toi ! Tu feras ton devoir de fille et tu épouseras cet homme...
    - Jamais, vous m'entendez ? Jamais ! Je préfèrerais me faire nonne ! Si vous continuez dans votre délire matrimonial, je m'enfuirai de la maison, je prendrai le voile au couvent de la Miséricorde, et ainsi, non seulement vous perdrez votre fille mais également vos si précieuses terres à venir... Il y a des lois dans ce pays qui exigent le consentement des fiancés !»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    Excédé par la résistance opiniâtre de sa fille cadette, Léonce Lesaunier lui avait administré une gifle si violente que sa tête  s'était renversée en arrière.

    «Des lois ? Eh bien voilà la mienne, jeune effrontée ! Monte tout de suite dans ta chambre pour méditer sur l'obéissance et le respect dus aux parents, et n'en redescends plus jusqu'à nouvel avis ! Une de tes sœurs t'apportera ton souper...»

    «Des lois ? avait-il continuer à s'échauffer en pensée. Et pourquoi pas le droit de vote pour les femmes tant qu'on y est... Ah ça, si ce jour maudit arrive, ce sera le début de la décadence... mais il gèlera auparavant en enfer !»

     

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  • [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    Travaillée par un puissant sentiment d'injustice et de révolte, Léonie avait eu envie de tout casser dans sa chambre. Mais son côté pragmatique avait  rapidement repris le dessus et elle s'était efforcée de calmer cette colère dévastatrice qui n'aurait pu lui être d'aucun secours. Une idée, vite une idée ! Elle avait besoin de trouver le moyen de faire capoter le projet de son père. Elle avait alors regardé par la fenêtre pour constater ce qu'elle savait déjà: il lui serait impossible de s'échapper par-là sans risquer de se briser les os.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

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    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    L'arrivée de sa mère, qui revenait du bourg, avait mis fin à ses investigations.

    «Que se passe-t-il avec ton père ? s'était enquis Etiennette sur un ton inquiet. Je vous ai entendus criés depuis le moulin...
    - Il se passe que ton mari veut m'obliger à épouser l'idiot du village et que je m'y refuse... Tu te rends comptes, maman ? Il m'a vendue à lui pour un lopin de terre...
    - Un lopin ? J'avais entendu parler de cinq acres !
    - Maman ! avait protesté Léonie d'un air offensé. De quel côté es-tu ?
    - Du tien, tu le sais bien, ma chérie... Mais j'ai bien peur de ne pas être en mesure de t'aider...»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    « Tu ne peux donc essayer de convaincre père de revenir sur son projet de mariage ?»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    Etiennette s'était pris la tête entre les mains, attristée par son impuissance.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    «Si seulement j'avais une once d'influence sur ton père, mais tu le connais... Il est âpre au gain, et monsieur Lambert vient de lui permettre d'exaucer un de ses vœux les plus chers. Il ne renoncera jamais à cette manne providentielle !
    - Mais enfin, maman, il s'agit de Martial Lambert, un homme qui m'est inférieur par le statut. La coutume veut que les parents laissent la fille choisir entre plusieurs prétendants, et là, non seulement je n'aurai pas le choix mais en plus, je n'aurais même pas la consolation d'améliorer ma position sociale... Ne parlons même pas de ma position économique puisque l'autre benêt a amputé son patrimoine de sa plus belle terre! »

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    «Qui sait, ma chérie ? L'amour viendra peut-être avec le temps... et cela compensera ta frustration actuelle...
    - L'amour ? Avec Martial Lambert ?
    - Il a l'air d'un homme bon, Léonie. En outre, il est dur à la tâche et il ne fréquente pas le cabaret où viennent s'enivrer la plupart des hommes du village. Tu aurais pu tomber plus mal, crois-moi... Peut-être aura-t-il la main moins leste que ton père ?
    - Et s'il ne l'a pas ?
    - En tout cas, je n'ai jamais rien entendu de répréhensible sur lui... à part les moqueries sur son bégaiement. Même les commères sont muettes sur ses autres défauts, à croire qu'il n'en a pas. En plus, il est très bel homme, non ?»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    Léonie avait levé les yeux et les paumes au ciel, consternée par la dernière réflexion de sa mère.

    «Maman ! Que me chaut sa beauté si je ne peux considérer mon mari comme mon égal ? Comment pourrais-je apprendre à l'aimer si je ne peux le respecter ?»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps

    Devant le silence de sa mère, la jeune fille avait compris qu'elle était désormais seule face à son destin.

     

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (2/5)

    Son mécontentement avait encore empiré le matin de son mariage où sa mère l'avait aidée à se préparer. Tout en laçant la robe de la mariée, Etiennette s'était adressée à sa fille presque solennellement :

    «Léonie, je dois maintenant te parler d'un sujet assez gênant, celui de ta nuit de noces. Autant te faire à l'idée que cela risque d'être douloureux la première fois, puis désagréable les fois suivantes. Le devoir conjugal est malheureusement un des devoirs qui nous incombe et auquel nous ne pouvons nous soustraire. Si tu te refuses à ton mari, il est en droit de...»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (2/5)

    Etiennette s'était tue, ne sachant comment formuler sa mise en garde sans se montrer inconvenante.

    «Enfin, tu vois ?
    - Comment verrai-je, maman, puisque je suis encore vierge ? avait assené Léonie, gagnée par une rage de plus en plus froide car elle pressentait ce qui allait suivre.

    Prenant son courage à deux mains, Etiennette avait continué d'une voix un peu chevrotante :

    «... ton mari est en droit de... de t'y forcer...
    - C'est absolument ignoble, s'était récriée la jeune fille, révoltée au plus profond de son être ! Même chez les animaux, les mâles attendent le consentement de la femelle !
    - Léonie, ce n'est pas quelque chose que tu es censée connaître !
    - Difficile de ne pas s'en rendre compte en vivant à la campagne et en observant la parade amoureuse des bêtes qui nous entourent... Je n'ai même pas eu le droit à ma parade amoureuse tant ce mariage a été précipité ! Les gens du village vont me croire grosse d'enfant...
    - Léonie ! s'était offusquée sa mère.
    - Oui, maman ? As-tu d'autres joyeusetés à m'annoncer ? Ou pouvons-nous clore le chapitre sur les devoirs conjugaux ?
    - Une toute dernière chose : tente de rester immobile durant l'acte et de n'y prendre aucun plaisir ou ton mari pourrait te soupçonner d'être une... une gourgandine...
    - Ne vous inquiétez pas, mère, je n'escomptais tirer aucun plaisir de ma vie d'épouse... Et maintenant, si nous pouvions y aller ? Je crois que monsieur Lambert attend la génisse reproductrice qu'il s'est achetée...»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (2/5)

    Et Léonie s'était dirigée vers le jardin, la tête altièrement redressée telle une reine outragée.

     

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  • [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    Et maintenant, elle se tenait devant son fiancé, qui semblait encore plus nerveux qu'elle, mais beaucoup plus comblé. Elle fut un instant tentée de dire "non" au moment de l'échange des consentements, mais la présence subtilement menaçante de son père l'en dissuada.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    C'était la première fois que Léonie voyait son fiancé d'aussi près. Bien à contre-cœur, elle fut obligée de reconnaître que sa mère avait eu raison de le qualifier de "très bel homme". Quel dommage qu'il fût d'un rang social si inférieur au sien en plus d'être affublé de ce ridicule bégaiement !

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    Quand leurs mains se joignirent, elle sentit celles de Martial Lambert trembler légèrement entre les siennes. Il la couvait en outre d'un regard adorateur qui lui fut odieux sans qu'elle sache pourquoi. Après tout, ils ne se connaissaient pas, il n'avait aucun droit de la regarder ainsi...  Ah si, il avait payé cinq acres de riches et grasses terres pour ce faire...

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    Par réflexe, elle retira brutalement ses mains de cette étreinte, mettant son fiancé dans l'embarras. Quelques secondes passèrent sans dissiper la gêne presque palpable qui s'installait. Martial ne savait comment réagir, déstabilisé par le comportement ouvertement hostile de sa fiancée. Enfin, il se décida à lui parler :

    «P-p-p-p-p-p-uis-je vous passer cet aha-aha cet anneau au doigt ?»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    Léonie inclina la tête dans un faux geste de soumission, mais au moment où Martial poussait l’anneau jusqu’à la troisième phalange, la jeune fille plia le doigt comme pour lui dénier la maîtrise de leur futur foyer.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    Léonie avait agi ainsi par pure provocation mais elle ne s'attendait certes pas à ce que son mari réagisse de manière aussi gentille. Offrait-on un sourire bienveillant à la femme qui venait clairement de vous signifier que c'est elle qui porterait la culotte ? Mais rien n'aurait pu entamer le bonheur de Martial qui venait de s'unir à la femme dont il était si profondément amoureux. Comme il se penchait pour l'enlacer, il s'enhardit jusqu'à sceller leur baiser d'une promesse solennelle :

    «J'-en-j'en... j'en-j'en... j'emploierai toute ma vie à v-v-v-vous rendre heureuse...»

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    Le baiser qu'il lui donna était timide et maladroit mais les deux mains chaudes qu'il avait plaquées sensuellement sur la nuque et la taille de sa jeune épouse exprimaient la passion qui l'animait. Bien malgré elle, Léonie se sentit toute troublée.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

    Après l'inévitable baiser traditionnel,  Martial, le cœur noyé d'extase, ne put s'empêcher de se laisser aller à une familiarité de mauvais aloi : il embrassa sa femme tendrement sur la joue devant toute l'assistance.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (3/5)

     Ce geste intime, c'était terriblement indécent ! Quel rustre !

     

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  •  

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5) [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    Les deux mariés, assis à la table d'honneur, ne s'adressaient pas la parole, gênés de se sentir comme deux étrangers. Que pourraient-ils bien se dire ? Etaient-ils d'ailleurs obligés de parler ? Martial, qui, complexé par son handicap, redoutait de rebuter sa jeune épouse, se sentait en outre engoncé dans ce trop beau costume qu'il n'avait pas l'habitude de porter. Son beau-père avait absolument tenu à le lui offrir afin qu'il fasse honneur à sa fille. Martial avait été étonné par ce geste généreux, qui ne ressemblait guère aux habitudes de Léonce Lesaunier, réputé près de ses sous et continuellement occupé à faire fructifier son bien bannissant toute dépense inutile.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    D'autant qu'il avait également tenu à payer la noce. L'amour-propre du jeune homme lui avait commandé de protester pour prendre part aux dépenses, puis la raison lui avait fait céder. Il se rendait compte que sa folie lui avait beaucoup coûté, même si cela avait été la seule façon d'obtenir la main de mademoiselle Lesaunier. Quand il s'était présenté chez le laboureur quelques semaines auparavant, ayant enfin trouvé le courage de demander la main de celle qui occupait ses pensées depuis si longtemps, il était persuadé de se voir opposer une fin de non-recevoir accompagnée de quelques quolibets, et certainement pas cette proposition inespérée :

    «Si tu veux ma fille, cède-moi la terre qui jouxte la Rocaille, avait exigé Lesaunier, un sourire suffisant au coin des lèvres comme pour le mettre au défi d'accepter.
    - D'accord», s'était-il entendu répondre du tac-au-tac sans même bégayer.

    Il avait vu  l'étonnement écarquiller les yeux matois du vieil homme qui s'était empressé de lui serrer la pogne pour sceller leur accord et prévenir tout revirement.
    Martial s'en était retourné dans sa ferme à la fois esbaudi par ce succès inattendu et consterné par son imprévoyance qui allait l'obliger à revendre sa charrue et ses animaux de trait, faisant partir en fumée le fruit d'années de dur labeur et de sacrifices.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    Machinalement, il chercha du regard Marthe, sa grande sœur, comme pour puiser du réconfort par la magie de sa seule présence. La jeune femme de trente et un ans semblait en grande conversation avec le fils de la maison, Léon Lesaunier. Martial n'en revenait pas de son élégance et de sa classe, qu'elle avait sûrement acquises en se frottant au beau monde qu'elle servait comme femme de chambre. Elle ne ressemblait plus à l'adolescente malingre tout droit arrivée de la grande ville mais à une véritable dame. Martial vouait à sa sœur une vénération sans faille. Elle l'avait toujours protégé de leur père lorsqu'il n'était qu'un enfant puis sauvé d'un avenir sordide. Elle incarnait pour lui ce modèle d'abnégation et de courage qu'il recherchait chez une femme et qu'il avait cru entrapercevoir chez sa jeune épouse.
    La première fois qu'il avait vu Léonie, c'était à l'église, lors de la messe donnée par le nouveau curé. Il avait été immédiatement subjugué par son teint lumineux parsemé de tâches de sons, l'eau claire de son regard qui se posait franchement sur les gens et la couleur cendré de ses cheveux qui lui faisaient penser aux champs de blé baignés par la lune. Chaque dimanche, il s'était placé dans l'église de manière à la voir; jamais il n'avait été autant assidu à la messe. Un jour, au sortir du lieu de culte, il l'avait vu tirer l'oreille d'un chenapan qui se moquait méchamment du bec de lièvre d'un petit garçon, puis caresser la joue dudit garçon tyrannisé avant d'y déposer un baiser. Cette scène avait fini de lui attacher son cœur à jamais et il s'était promis de tout faire pour l'épouser, quel qu'en soit le prix à payer.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    De son côté, Léonce Lesaunier savourait sa victoire. Jamais il n'aurait cru un jour acquérir cette terre qui lui faisait tant envie. Pas depuis l'arrivée des enfants Lambert il y a quinze ans, venus trouver refuge chez l'oncle de leur mère. Léonce Lesaunier avait vu alors tous ses espoirs d'acheter la ferme et les terres à la mort du vieux Mahut partir en fumée. Oui, il se souvenait avec amertume du jour de leur arrivée. Elle, seize ans, pâle et maigrichonne à qui on aurait donné douze ans à peine, lui dix ans, le regard éteint, marchant tous les deux pieds nus, leurs corps hâves recouverts de haillons encore tout gras de l'huile tombée sur eux pendant qu'ils travaillaient à l'usine. Des circonstances de leur venue, il n'avait jamais rien appris, à part que leur mère, la nièce du vieux Mahut, était morte récemment. Leur père ? Sûrement avait-il depuis longtemps abandonné le domicile conjugal, précipitant la famille dans la plus noire misère ainsi que le décès de sa femme. Le vieux Mahut s'était laissé attendrir, les faisant travailler avec lui à la ferme. Puis il avait placé Marthe comme bonne à tout faire chez une famille de la petite bourgeoisie recommandée par l'ancien curé avant de reconnaître le jeune Martial comme son héritier. Ce jour d'hui avait donc comme un goût de revanche pour le père Lesaunier. Le jeune Lambert était encore plus bête qu'il ne le pensait : se délester d'une terre aussi riche d'abord, se laisser dominer par sa femme ensuite. Il avait bien remarqué la lueur de mépris dans le regard de sa fille, ainsi que le petit incident de l'anneau. Léonie était une mâtine. Si elle voulait vraiment reprendre sa liberté, elle y arriverait. Et il se prenait à espérer qu'elle ne trouvât à la fois le moyen de divorcer et de garder la terre. Après tout, Martial Lambert était si facile à gruger...

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

     Après des heures à bâfrer, qui furent les plus longues et les plus torturantes pour Martial, vint enfin le moment pour lui d'ouvrir le bal avec sa jeune épousée. Ce qui était bien avec la danse, c'est que l'on n'avait pas besoin de parler ! Et puis la danse, c'était aussi le seul moyen d'expression dans lequel il excellait. Adolescent, il avait beaucoup fréquenté les bals de village où les jeunes filles se l'arrachaient comme cavalier tant il était beau et  savait les faire virevolter avec grâce. Certaines de ces jeunes filles poussaient ensuite l'audace jusqu'à lui arracher quelque rendez-vous secret, qui tournait court dès qu'il se mettait à parler. Mais cette fois, c'était avec sa femme qu'il dansait. Cette fois, il n'y aurait pas de rendez-vous secret, il n'y aurait pas de moquerie, il n'y aurait pas de cruel rejet. Même s'il ressentit un léger pincement au cœur quand sa femme fixa un point au-dessus de son épaule, refusant le contact visuel. Pour se consoler, il se dit qu'elle dansait divinement bien, épousant parfaitement ses mouvements et il fit appel à toute sa science de la danse pour la mettre subtilement en valeur et lui donner du plaisir.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5) [DC] Prologue : Un mariage de printemps (4/5)

     Plus tard, dans la nuit, un autre repas fut servi, et les hommes, avinés commencèrent à chanter des chansons grivoises, donnant ainsi le signal de départ aux jeunes mariés...

     

     

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  • [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

    Le cœur de la jeune fille battait la chamade en arrivant devant la fermette de Martial. Elle était parfois passée devant lors de ses promenades sans y faire attention. Comment aurait-elle pu imaginer un jour en devenir la maîtresse de maison ? Elle redoutait de suivre son mari à l'intérieur, mais la nuit s'était si brutalement rafraîchie que de légers flocons de neige commencèrent à tomber du ciel noir, la faisant frissonner de froid et rechercher la chaleur d'un feu.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

    Elle ne s'attendait pas au choc qui la saisit quand Lambert et elle s'engouffrèrent à l'intérieur. La fermette était constituée d'une seule et unique pièce à vivre, rudimentaire, dont le sol de terre battu était recouvert de paille pour l'isoler du froid, et comble de l'horreur, elle s'ouvrait sur l'étable d'où lui parvenaient les souffles chauds des animaux de la ferme.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

    Un chien fit joyeusement la fête à Martial Lambert et elle apprit qu'il s'appelait Gambetta, comme l'homme politique qui s'était opposé au Second Empire, avait organisé il y a quinze ans la Défense nationale contre l'occupant prussien avant de concourir à l'avènement de la IIIe République. Pas la peine de se demander où allaient les sympathies politiques de son mari ! Elle était d'ailleurs surprise qu'il eût une quelconque conscience politique, et qu'elle différât à ce point de celle de son père.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

     [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5) 

    Un chat qui crachait avec hostilité dans son dos la sortit de ses pensées. 

    «C'est Gri-gri-gribouille, lui présenta son mari. El-el-elle est un peu jajaja-jalouse...
    - Et les poules ? Vivront-elles aussi avec nous ?» demanda froidement Léonie qui en avait vu une sur le comptoir de la cuisine et une autre sur la grande caisse en bois accolée à l'étable.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

    Le visage de Martial s'était violemment empourpré sous le reproche à peine déguisé. Mortifié, il s'empressa d'emporter les deux poules à l'extérieur après avoir invité Léonie à se mettre à l'aise. Coquette et Nénette étaient ses deux poules les moins sages, toujours à s'échapper du poulailler et à se faufiler dans la maison. Il devrait se montrer plus vigilant à l'avenir s'il ne voulait pas indisposer davantage sa jeune femme.

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

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    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

     [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

    De son côté, Léonie balayait du regard l'endroit où elle allait devoir passer le reste de sa vie, et le désespoir la gagnait peu à peu. Comment pouvait-on encore vivre dans des conditions aussi rustiques ? Elle tenta d'endiguer comme elle put les sanglots qui menaçaient de la submerger. Elle regarda avec tristesse la dot que son père avait fait livrer durant le banquet de noce : le vaisselier en bois de noyer et le coffre rempli du trousseau qu'elle avait elle-même confectionné. Rêveuse, la vache qu'elle avait baptisée le jour du vêlage et que son père l' avait autorisée à emmener, meugla doucement comme pour lui donner courage.

    Elle se rappela que son mari lui avait proposé de se débarbouiller à la pompe mais la neige, qui avait redoublé, l'en dissuada.  

    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

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    [DC] Prologue : Un mariage de printemps (5/5)

     Profitant de l'absence de Martial Lambert, elle se dépêcha de se déshabiller et de natter ses cheveux pour la nuit. Puis, comme elle entendait le jeune paysan actionner la pompe au dehors, elle se rua vers le lit conjugal où elle s'étendit les bras en croix, telle l'agnelle sacrificielle, sous le doux regard bovin de Rêveuse et Doucette.

    Un courant d'air froid lui apprit que Martial venait d'ouvrir la porte et s'approchait...

     

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